Le soir même, à l'heure dite, Lionel et Camille se rendirent au Fort. Situé sur une île, à quelques kilomètres des cotes, il était entouré de remparts en pierres. Un petit escalier montait de la mer jusqu'à une massive porte en bois. Camille frappa à la porte à l'aide d'un magnifique heurtoir de cuivre. Après quelques secondes d'attente, la porte s'ouvrit sur un homme grand et maigre, d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une vielle jaquette de domestique. Après s'être effacé pour les laisser entrer, il les débarrassa. Ils traversèrent le hall gigantesque jusqu'à un magnifique patio, dans lequel des tables avaient été dressée pour l'occasion.
En les voyant arriver, le maître de maison, le baron Charle de St Ouil s'avança, un verre de whisky à la main, un cigare à la bouche.
C'était un homme de soixante dix ans, avec des moustaches, de petites lunettes et des yeux perçant. Camille remarqua au premier coup d'½il, qu'hormis sa chevalière à l'auriculaire droit, il portait toujours son alliance. Son épouse étant pourtant décédée, il y a de cela trois ans.
Il embrassa chaleureusement Camille et serra la main à Lionel.
- Permettez-moi de faire les présentations. Voici mon fils, Henri...
« C'est donc ça, Henri de St Ouil » pensa Lionel. Le futur baron était effectivement un grand avocat d'affaire. On l'appelait « l'avocat des causes perdues. » Il avait en effet défendu lors de son premier procès une femme que tout accusait du meurtre de son époux et de ses trois enfants. A quelques secondes de l'énoncé du verdict, le vrai coupable c'était rué dans la salle d'audience pour avouer son crime. Il obtint ainsi d'un jury médusé l'ajournement du procès avant l'acquittement de sa cliente et la condamnation du véritable coupable à la réclusion criminelle à perpétuité avec vingt-deux ans incompressibles.
C'était un homme d'une quarantaine d'année, grand et maigre. Il serra la main à Lionel avec chaleur.
- Et voici ma belle-fille, Marie-Ange...
C'était une grande femme blonde, aux yeux bleus. Elle portait ce soir là une robe d'un rouge éclatant, sur laquelle était attachée une broche en or. Elle avait une croix autour du cou. Elle tenait dans une main un fume-cigarette en ivoire. Ce fut donc son autre main, étincelante de bijoux qu'elle tendit à Lionel, qui s'empressa de la lui baiser.
Son père poursuivi les présentations.
- Vous connaissez déjà ma fille, Sophie, voici son fiancé, Romain Toscan...
Romain devait avoir à peu près le même âge que Lionel. Trente cinq ans, tout au plus. C'était un bel homme grand, brun aux yeux noisette. Il fumait lui de petites cigarettes russes. Les deux hommes se serrèrent la main. Ensuite, le Baron abandonna ses hôtes à Romain et Sophie, mes laissant prendre l'apéritif.
Ils firent la conversation, puis, à 19 heures 30, Nestor annonça le dîner.
Tout le monde se dirigea alors vers l'immense salle à manger.
Durant le dîner, le beau sexe sembla particulièrement ravi d'avoir un détective dans la maison.
- Racontez-moi, Monsieur Carsi, le pressa Sophie, racontez-moi une de vos affaires.
- Cesse donc d'importuner Monsieur Carsi avec ces horreurs, grommela son père en bout de table. D'autant qu'en matière de crime, tu me sembles mieux placé que lui pour en parler.
Il y eut un silence gêné. Puis Lionel demanda calmement au Baron ce qu'il voulait dire. Le Baron lui expliqua alors, que, comme sa fille, sa belle-fille se délectait de tout ce qui touchait au crime, de près ou de loin.
- Ah ! je comprends ! sourit Lionel. Votre fille nous a effectivement rapporté que vous êtes ce que l'on pourrait appeler - pardonnez-moi - vieux jeu ! Pour vous le crime est une affaire d'homme, n'est-ce pas ?
Charles de St Ouil opina du chef.
- Pourtant, comme je le rapportais ce matin à Mademoiselle votre fille, j'ai rencontré au cours de ma longue carrière un nombre de criminelles innombrables. Et qui ne faisaient pas dans la dentelle, c'est le moins que l'on puisse dire...
- Vous pensez à Lucrèce Borgia ? dit le Baron.
- Qui est aujourd'hui innocentée par les historiens, rappela Lionel. Oh ! non je n'ai pas eu l'honneur de la connaître. Non, je pensais à ces criminelles, qui ont l'air si gentilles, mais qui cachent derrière cette apparente douceur un cerveau froid et calculateur...
- Dieu du Ciel, je vous en prie, cessez Monsieur Carsi, déclara Marie-Ange, J'en ai des frissons partout !
- D'accord, d'accord, madame, j'en arrête là avec Lucrèce Borgia.
Le dîner se poursuivit ainsi, et Lionel fut frappé de voir le fossé qui semblait séparer le Baron de sa famille. L'ambiance n'était pas du tout celle que l'on pourrait attendre des retrouvailles d'une famille heureuse. Oui, pensa Lionel, il régnait ici une atmosphère bizarre.
Vers 21 heures tout le monde se retira dans le grand salon pour prendre le café.
- Qui joue à la bataille ? demanda Marie-Ange.
Sophie et Romain acceptèrent. En revanche, le Baron annonça qu'il avait à travailler avec son secrétaire Laurent Kipouch. Il souhaita donc le bonsoir à ses invités puis monta dans sa tour où se trouvait sa chambre et son cabinet de travail. Henri se déclara fatigué et alla se coucher.
- Ma foi Monsieur de St Ouil, je vais vous imiter, dit Lionel. Je suis un couche tôt.
Lionel et Camille remercièrent donc leurs hôtes et quittèrent le Fort.